Hideaki Anno parle de Love And Pop

Newtype : La sortie de votre premier film est prévue pour janvier prochain (Love&Pop, tiré de la nouvelle de Murakami Ryû, contant les relations de soutien matériel d'étudiantes [Les "relations de soutien matériel" (Enjo kôsai) désignent les relations sexuelles qu'entretiennent de jeunes filles avec des quinquagénnaires, afin d'obtenir des compensations matérielles. Le terme "prostitution" étant jugé trop culpabilisant, on parle dans ce cas de "relations de soutien matériel", mais le sens est sans équivoque:NdT]); est-ce Murakami Ryû lui-même qui vous a demandé de vous charger de la réalisation ?

Hideaki Anno: Non, c'est moi qui ai pris l'initiative. Lorsque j'ai lu sa nouvelle, j'ai eu envie de l'adapter.

NT : Pourquoi avoir choisi Love&Pop ?

HA: Parce que cette nouvelle était potentiellement réalisable. Il y a eu aussi énormément de facteurs extérieurs, comme la disponibilité des participants, en période de vacances d'été, ou encore le peu de nécessité financière qu'engageait la production de Love&Pop.
Il y a enfin des raisons personnelles: à titre d'exemple, je pensais que la transposition de la nouvelle dans une nouvelle forme, par exemple un film, et ce par l'intermédiaire du cinéma, était un véritable challenge.

NT : Et le thème des relations de soutien matériel ?

HA : Pas vraiment. J'avais entendu de temps à autres des trucs à ce propos, mais je ne m'intéressais guère à ce problème. Ma thématique principale était l'élaboration elle-même: je ne connais rien aux modes. Peut-être que puisque je suis comme ça, je vais plaire aux étudiantes (rires).
Mais parce que justement je ne sais rien, je peux adopter un ton neutre. Si je décidais de caricaturer les jeunes filles d'aujourd'hui, ce serait un échec.

NT : D'un point de vue esthétique, quel style allez-vous adopter ? Y avez-vous déjà réfléchi ?

HA : Je débranche ma tête, et je ne dois surtout pas y songer. Seulement, je trouve que la ville de Shibuya n'a aucun charme, et ça me pose un problème. Je m'accroche à ça comme point de départ, et je n'ai plus qu'à poursuivre. Le tournage n'a d'ailleurs pas encore commencé (nous ne sommes pas encore en août).

NT : L'élaboration d'un film et celle d'un dessin-animé divergent-elles totalement ?

HA :Oui, totalement. Un film est une véritable épreuve physique, où il faut prendre les bonnes décisions aux bons moments. Parce que ce que la lentille de la caméra ne capte pas n'apparaîtra jamais. Il ne s'agit pas de construire des images, mais de les laisser venir. La position du réalisateur change elle aussi. C'est en tout cas une excellente expérience.

NT : Eprouvez-vous l'envie de vous éloigner du cinéma et faire autre chose ?

HA : Non, pas le moins du monde. Peut-être n'ai-je pas beaucoup d'intérêt vis-à-vis de ma propre vie. Je n'adore pas la nourriture, je ne fais ni le ménage, ni la lessive. Je porte les vêtements et les jettent. J'achète des t-shirts et des jeans à la superette près de chez moi, et après les avoir porté une fois, je les jette. Je n'ai pas vraiment la sensation de vivre (rires).

NT : Vous avez à peine fini la longue série d'Eva, et en moins d'un clin d'oeil, vous réalisez un nouveau film. Vous êtes plein d'énergie.

HA : J'ai pensé pouvoir continuer, étant donné qu'il s'agissait d'un travail basé sur une idée de Hito, et que la méthodologie serait celle d'un film live. En tout cas, j'avais l'envie de continuer tant que la possibilité s'en présenterait. Parce que pour l'instant, je n'ai rien d'autre. Je n'ai pas d'obligations familiales, et n'ai pas envie de m'éloigner des préoccupations de mes contemporains. La solitude est aussi mon lot, mais je dois continuer, et je continuerai. Peut-être est-ce la période ou jamais, pour moi, de faire des choses qui resteront.

NT : En tant que réalisateur, avez-vous une direction à suivre, un endroit à atteindre ?

HA : Mmm... Non, en fait. Si j'avais un véritable objectif, ce serait emmerdant. Car dès qu'on arrive à cet objectif, c'est fini. A moins bien sûr de trouver un autre objectif. Mais s'il n'y en a pas d'autres ? Non, je préfère me laisser guider, dans un combat incessant.

NT : Que cherchez-vous, au travers de vos oeuvres ?


HA : Je me le demande. Je crois que je cherche par le biais de la réalisation. Peut-être.


Extrait de l'interview d'Hideaki Anno dans le Newtype/Kadokawa Shôten de septembre 1997.


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